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L’endettement des exploitations fribourgeoises : article 1/2

23 mars 2026
Depuis plusieurs décennies, l’agriculture suisse connaît une profonde mutation structurelle. En vingt ans, le nombre d’exploitations est passé de 65’866 à 47’719.

Cette baisse représente une perte de 28 % des structures agricoles en vingt ans. Sur la même période, le nombre d’emplois dans l’agriculture suisse est passé de 193’179 à 148’880, soit une baisse de 23 %. Malgré ce recul significatif, le secteur agricole a pu maintenir sa production. Cette stabilité s’explique principalement par l’augmentation de la taille moyenne des exploitations, passée d’environ 15 ha à près de 22 ha. Elle résulte également d’une intensification progressive des pratiques agricoles, rendue possible par une mécanisation toujours plus performante et des avancées en sélection génétique. Ces gains de productivité reposent toutefois sur des investissements importants en capital – machines, bâtiments, équipements spécialisés – dont l’amortissement s’inscrit nécessairement dans le long terme. Ainsi, au niveau suisse, la valeur moyenne du patrimoine agricole a augmenté d’environ 60 % au cours des vingt dernières années. Dans le canton de Fribourg, les données issues de la comptabilité agricole montrent une évolution similaire. Le tableau ci-dessous présente la répartition moyenne des capitaux étrangers en 2023, tant au niveau national qu’au niveau cantonal (N = 394).

Source : Généré par l’IA

Source : Grangeneuve, Statistique des comptabilités agricoles, 2023, section Agriculture.


Les engagements hypothécaires constituent la composante dominante de cette catégorie. Le recours à des capitaux étrangers comporte un coût et des risques pour la pérennité de l’activité. Il est donc essentiel d’évaluer si l’agrandissement des structures profite réellement aux exploitants, en garantissant une hausse des revenus proportionnelle aux risques encourus. Le recours à des capitaux étrangers expose les exploitations à des fluctuations des marchés financiers qu’elles ne contrôlent pas. Dans un tel contexte, la question de l’endettement devient centrale. Non pas dans une perspective alarmiste, mais pour comprendre si la croissance structurelle des exploitations reste soutenable et si les investissements réalisés permettent réellement d’améliorer la situation économique des agriculteurs.


Pour apprécier l’impact durable de tels investissements, il conviendrait de suivre ces exploitations sur une période plus longue, de l’ordre de dix ans, afin de laisser le temps au remboursement des emprunts, à la concrétisation des retours sur investissement et à la stabilisation des flux de trésorerie.Néanmoins, les exploitations étudiées présentent un niveau d’endettement déjà élevé en 2018. La moyenne des fonds étrangers à long terme des exploitations de l’échantillon (N = 112) s’élève à 436’194 CHF pour l’année 2018, contre 396’713 CHF pour la moyenne de la statistique fribourgeoise la même année (N = 425). Le tableau ci-dessous présente l’évolution de l’endettement des exploitations de l’échantillon entre 2018 et 2022.

Concernant les hypothèques, l’échantillon représenté a en moyenne remboursé environ 7,4 % de sa dette initiale sur la période. En revanche, près de 39 % des exploitations n’ont effectué aucun remboursement hypothécaire durant la période. C’est dans cet objectif que Grangeneuve a entrepris une analyse approfondie de l’endettement des exploitations fribourgeoises. Cette démarche vise également à déterminer si les critères d’analyse des risques sont toujours adéquats pour les réalités agricoles actuelles. Grâce aux nombreux bouclements comptables réalisés chaque année, Grangeneuve dispose d’une base de données unique permettant d’observer avec précision l’évolution financière des exploitations fribourgeoises. Le rapport, dont est issu cet article, poursuit trois objectifs principaux : analyser l’évolution de l’endettement entre 2018 et 2022, identifier la part des fonds publics dans les dettes totales et évaluer la capacité réelle des exploitations à faire face à leurs engagements financiers.

Chaque année, plus de 900 bouclements comptables sont réalisés, dont environ 400 alimentent la statistique cantonale officielle. Pour les besoins de cette étude, un échantillon homogène de 112 exploitations a été constitué. Celles-ci disposaient d’une hypothèque ou d’un crédit d’investissement au début de la période, présentaient des données complètes entre 2018 et 2022 et n’ont pas contracté de nouveaux emprunts à long terme sur la période étudiée. Cette sélection exerce un tri favorable, qui tend à faire apparaître une amélioration moyenne. Ce choix permet néanmoins d’observer des ratios financiers stabilisés, sans qu’ils ne soient faussés par les chocs de liquidité et les valeurs extrêmes liés à des financements récents. En effet, un volume d’investissements de 3 millions de francs réparti sur cinq ans absorberait entièrement l’effort moyen de remboursement des 112 exploitations analysées. Des investissements importants entraînent souvent une hausse temporaire de l’endettement et des fluctuations de trésorerie, qui peuvent durer plusieurs années et masquer la trajectoire réelle de la performance économique d’une exploitation.

Source : Grangeneuve Statistique des comptabilités agricoles, 2018-2022, section Agriculture.

Cette proportion importante pourrait toutefois être relativisée en tenant compte des remboursements indirects via la prévoyance liée. Sans surprise, toutes les exploitations avec un crédit d’investissement ont effectué des remboursements sur la période analysée. En effet, il s’agit d’une obligation légale. Ce désendettement obligatoire est primordial pour pouvoir réinvestir dans le futur.

Avec un rythme de remboursement hypothécaire d’un peu plus de 7 % sur la période de 4 ans, on constate un taux annuel de presque 2 % ainsi qu’un horizon de désendettement total de 50 ans. Si l’on ne tient pas compte des 41 exploitations sans remboursement, la moyenne passe à 4 % par an, soit un remboursement complet en 25 ans. Un rythme assez soutenu pour les exploitations qui remboursent.

Ces premiers indicateurs, basés exclusivement sur les valeurs absolues, ne sont pas suffisants pour qualifier la situation globale de l’endettement. En effet, un fort endettement n’est pas problématique si les liquidités disponibles sont suffisantes et permettent un remboursement rapide. Aussi, l’absence de remboursement n’est pas considérée comme grave si la prévoyance liée permet un désendettement indirect. La suite du rapport met en évidence plusieurs indicateurs permettant une vue plus globale de la situation.


Dans le prochain article…
Le second article présentera précisément ces indicateurs. Nous y verrons comment évaluer la soutenabilité de l’endettement et interpréter les ratios financiers utilisés dans l’analyse des risques, mais surtout la manière dont ces éléments permettent d’orienter la politique d’investissement et de soutien public.

Une dette n’est problématique que si elle devient un frein. L’enjeu, aujourd’hui, est de comprendre comment l’agriculture fribourgeoise peut continuer à investir, se moderniser et rester compétitive… tout en préservant sa solidité financière.

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